Avant de reprendre l’histoire du clown et de la mouche, un petit article transversal sur les XXVIII èmes Rencontres de la Culture du parti
socialiste qui ont eu lieu les 14 et 15 juillet 2008 en Avignon et auxquelles j’ai participé.
Parmi les débats et les intervenants prestigieux (Jean Nouvel par exemple), l’exposé du philosophe Bernard Stiegler m’a particulièrement intéressé. J’avais déjà lu son interview dans le magazine
Mouvement des mois de juillet et août et le bonhomme a été à la hauteur de mes espérances. Je le classerai volontiers dans le rang des personnalités
qui élèvent le débat au sein du parti (ça ne fait pas de mal). Je vous livre donc quelques réflexions qu’a suscité chez moi son intervention et particulièrement l’injonction qu’il adresse aux
artistes de « sortir de leur réserve d’indiens ». Prenez ce billet comme réponse et prolongement, camarade.
La formule décape, elle donne à penser. Elle est efficace et fait mouche (sic). Alors comme ça, nous les artistes, nous vivons dans des
« réserves d’indiens ». Ce syntagme fait écho chez moi, chez l’artiste et touche un point sensible. Qu’évoque tout d’abord la
formule ? Ce jeu auquel nous jouions enfants dans les cours de récréation. Et c’est tout le caractère puéril de l’acte artistique qui se révèle dans cette expression de « réserve
d’indiens ». Oui, nous sommes ceux qui jouent aux cow-boys et aux Indiens, nous sommes ceux qui dans la société avons gardé ce rapport si fort à l’enfance, ceux qui ne comprennent pas le
sens de « travailler plus pour gagner plus », ceux qui souhaitent « vivre mieux », ceux qui veulent changer le monde encore et encore ne serait-ce qu’en donnant vie à un
spectacle ou une œuvre d’art, ceux qui ne comprennent rien aux paroles de certains dirigeants socialistes qui prétendent que le monde a changé et que donc il n’y a plus grand-chose à changer
maintenant.
Mais allons plus loin, si nous vivons, artistes, dans « des réserves d’Indiens », c’est que nous sommes une minorité, une minorité qui vit entre soi, c’est que notre pays, nos terres
ont été colonisées, que nous avons perdu une bataille, que nous avons perdu la guerre. Le monde de l’argent nous a vaincus et cette réalité, nous ne pouvons l’ignorer. Stiegler veut-il aussi
parler de la conquête de la France par la culture des cow-boys ? Comment peut-on être indien ?
Ce constat décape nos certitudes. Notre besoin de vivre entre nous, séparés des « vrais gens », ce désir de vivre hors des circuits de l’argent, du « commercial » etc. fait de
nous non pas des résistants ou des saboteurs de train mais des Indiens, des massacrés, des génocidés, des vaincus, des décadents plus ou moins gangrénés par l’alcool (allusion aux réserves
américaines) ! Si nous voulons être forts, nous devons accepter la critique. Nous sommes des Indiens dans leur réserve (à tous les sens du mot) et donc nous devons sortir de notre réserve et
devenir des résistants.
Merci Monsieur Stiegler, vous avez mis des mots dans ce que je sentais depuis longtemps. Je sens que le monde artistique vit en vase clos, retiré dans les bons sentiments peu efficaces, dans une
hypocrisie et un assistanat comme mode de vie. Qu’est-ce que je veux dire ? Je veux dire que nous sommes hypocrites au sujet de l’argent dans la belle tradition des pays catholiques. Combien
ai-je vu d’artistes parler de « don gratuit », de refuser de parler d’argent au moment de la signature d’un contrat (argent sale), de vilipender d’autre part le théâtre
commercial (argent sale) ! Et j’ai vu les mêmes se plaindre qu’ils touchaient trop peu d’Assedic (argent propre) ou bien aller réclamer des subventions (argent propre) à tort et à travers
sans envisager d’autres sources de financement (argent sale). Tout cela pousse évidemment à la contradiction voire l’hypocrisie, je connais un comédien qui vilipende le monde de l’argent
(toujours sale) et qui voudrait que les cours de théâtre qu’il donne en MJC soient gratuits pour tous et surtout pour les pauvres (gentils), et qui, pour vivre, anime les séminaires des cadres de
grandes entreprises capitalistes (méchantes). Difficiles contradictions de l’Indien qui est bien obligé de quitter de temps en temps sa réserve.
Aux Etats-Unis, c’est l’Etat fédéral qui subventionne les réserves, et les Indiens complètent leurs revenus en vendant leur artisanat. Est-ce
vraiment comme cela que nous voulons vivre ? Si nous continuons à parler ce vocabulaire (dont l’expression « notre art est un artisanat »), c’est cela qui nous attend.
Il y a plusieurs types de réserves dans ce que j’ai observé : il y a les réserves des gens de théâtre qui vivent dans le mythe du théâtre public, mythe auquel eux-mêmes ne croient plus mais
qui continue à jouer le rôle de totem de leur village. Il y a les réserves d’artistes avant-gardistes, danseurs, performers, plasticiens qui pratiquent l’improvisation, le théâtre de recherche
etc. Ceux là sont des hippies plus ou moins aidés selon les modes par les autorités publiques et qui vivent dans un collectif fantasmé, une révolution esthétique d’autant plus improbable que
chimérique. Il y a aussi d’autres, Indiens méprisés de leurs semblables et qui vivent de leur art plus commercial peut-être : matches d’improvisation, café-théâtre, one-man show,
cabaret, revue, théâtre privé, humoristes. Ceux-là doivent adopter la koinê (langue) des autres Indiens s’ils veulent être acceptés et intégrés. Il y a enfin les stars médiatiques et les artistes
intégrés au système qui sont sortis de leur réserve, ceux-là sont des « traîtres ».
La formule provocatrice de Bernard Stiegler pousse ainsi au débat et à l’action. Je ne crois pas que nous puissions lui donner une réponse
définitive et tranchée du type : « oui, sortons de notre réserve ! » ou « non restons-y ». Mais il y a une chose qui m’apparaît très clairement : nous ne
faisons pas peur à grand-monde lorsque nous jouons une pièce militante de Dario Fo pour des déjà convaincus dans un théâtre subventionné, nous n’effrayons personne avec nos spectacles de soutien
aux sans-papiers auxquels assistent toujours les mêmes, nous ne révolutionnons rien du tout avec nos révolutions esthétiques tocs…
Ariane Mnouchkine déclarait aux professionnels réunis au Théâtre de l’Odéon, le 27 février 2008 : « Nous devons nous faire comprendre de nos compatriotes, qui pour beaucoup nous
rejettent dans une nomenklatura de privilégiés ».
Nous devons ainsi sortir des réserves, nous intégrer, cesser d’être aussi faussement naïfs, vivre au temps présent. Cesser d’emprunter une langue de curé qui n’est pas la nôtre. Les
réserves sont aussi des clans fermés sur eux-mêmes : intéressons-nous à la philosophie, aux sciences, à l’histoire etc. Créons des passerelles entre les disciplines. Créons avec notre
temps : internet, images numériques etc.
Nous avons beaucoup à gagner et notre art aussi si nous entendons ce message, si nous parvenons à vivre ce temps si terrible et si excitant qui est le nôtre. Cessons de nous réfugier dans le
passé, dans des concepts naïfs et dépassés, dans nos réserves d’Indiens.
Hum… j’y pense : ce que Bernard Stiegler ne nous dit pas, et c’est normal car c’est un politique et qu’il ne serait pas dans son rôle, c’est que les artistes sortis de leurs réserve peuvent
enfin s’attaquer à la diligence !
Plus sérieusement, je nuancerai enfin les propos du philosophe par cette citation du metteur en scène Claude Régy.
« Il faut créer des lieux de silence. Savoir que cela existe dans une ville
aiderait peut-être à vivre. » Claude Régy.
Enfants-bulles enfin libérés, nous reviendrons sûrement tôt ou tard à nos chères réserves –c’est notre destin d’artistes- mais nous serons
alors plus forts et immunisés, vivants et non rétrogrades.
Créons de nouvelles réserves, devenons indiens.
Derniers Commentaires